Il n'est pas possible de nous soustraire à l'ordre « corrompu » de l'État : y introduire une torsion supplémentaire, y inscrire notre fidélité à un Événement, voilà ce qui nous reste. Nous demeurons alors dans les frontières de l'État mais nous faisons fonctionner l'État de façon non étatique (de façon similaire à la poésie, qui est dans le langage mais le tord et le retourne contre lui-même pour lui faire dire la vérité). Rien ne sert de jouer le retrait gnostique et ascétique, de refuser la chute de la réalité et de s'isoler dans la tour d'ivoire de la Vérité : bien qu'hétérogène à la réalité, la Vérité peut apparaître n'importe où.
Slavoj Žižek, Vivre la fin des temps.

Élections 2014 - Le logiciel libre au Québec perd deux alliés de poids.

Il y a quelques jours, la presse annonçait la mise à l'écart de Henri-François Gautrin, député de Verdun (PLQ).
Aujourd'hui on annonce le départ de la vie politique de Marie Malavoy, députée de Taillon (PQ).
J'ai rencontré plusieurs politiciens ces dernières années pour leur parler de l'importance du logiciel libre pour le Québec.
Marie Malavoy et Henri-François Gautrin, je les ai rencontrés tour à tour comme membre de l'opposition et puis comme membre du gouvernement.
Pour avoir travaillé avec eux deux à quelques reprises, je veux témoigner du fait que le mouvement du logiciel libre au Québec perd deux alliés de poids.
J'ai beaucoup appris à leur contact et beaucoup des avancées que nous avons faites au Québec leur sont soit directement ou indirectement redevables.
Nous verrons bien comment les cartes vont être redistribuées...
À bientôt, je vous donne rendez-vous dans quelques jours pour faire le bilan de l'action du gouvernement Marois concernant le logiciel libre.

Le logiciel libre, cette drôle de marchandise

La revue Relations m'a demandé un article sur le logiciel libre dans le cadre du numéro de décembre 2013 sur le thème du don. Il est maintenant en ligne!
http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3274#!
 
 

L'Assemblée nationale du Québec adopte une motion en faveur le logiciel libre

«

Du consentement de l’Assemblée pour déroger aux article 84.1 et 185 du Règlement, M. Bédard, ministre responsable de l’Administration gouvernementale et président du Conseil du trésor, conjointement avec M. Gautrin (Verdun), Mme de Santis (Bourassa-Sauvé), M. Le Bouyonnec (La Prairie), Mme David (Gouin) et M. Ratthé (Blainville), propose :
 
QUE l’Assemblée nationale souligne la Journée internationale du logiciel libre qui avait lieu le 21 septembre;
 
QUE l’Assemblée salue toute initiative en vue de l’édition et de la diffusion de logiciels libres au Québec, et qu’elle encourage le gouvernement à poursuivre ses efforts pour promouvoir l’utilisation du logiciel libre au sein de l’administration publique.
 
Du consentement de l’Assemblée, la motion est adoptée.

»
 
La licence GPL et ses dérivées ne sont que des mots. En consentant librement à y subordonner le fruit de notre travail, nous avons commencé à changer le monde. La motion adoptée par l'Assemblée nationale, ce ne sont aussi que des mots, elle sera ce que nous en ferons.
 
Ce sont nos amis de l'APRIL qui ont le premier saluer l'événement : http://www.april.org/lassemblee-nationale-du-quebec-adopte-une-motion-sur-le-logiciel-libre
 
Jean-François Ferland de Direction Informatique a fait un très bon papier : http://www.directioninformatique.com/le-quebec-salue-le-logiciel-libre/21900
Pierre Asselin du journal le Soleil a aussi salué d'une bien belle manière cet événement :
http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/editoriaux/201309/24/01-4692812-la-loi-du-code.php
 
Vous trouverez ici le lien sur le communiqué de presse de FQCIL et APELL : http://www.newswire.ca/fr/story/1230753/la-fqcil-et-l-apell-saluent-l-adoption-par-l-assemblee-nationale-du-quebec-d-une-motion-sur-le-logiciel-libre
 
 
 

Des petits signes qui ne trompent pas

« Et si, à l’instar de nos collègues du Cégep de Rimouski,  ( ... ) , nous osions passer au libre ? Et si la CSN, la FNEEQ migraient vers le libre ? Et si votre institution, votre syndicat le faisait aussi ? Et si on commençait progressivement à être libre en libérant quelques postes de travail pour les utilisateurs qui en éprouvent le besoin ? Et si l’exploration et la participation active au monde informatique faisait maintenant partie de la vie académique ? »
http://www.spcsl.org/2013/05/apologie-du-logiciel-libre-dans-les-institutions-denseignement/

La longue (et lente) route du logiciel libre au Québec

Un article où je me retrouve pas mal et qui me permet de mesurer le chemin parcouru. Oui la route sera longue.
http://www.ledevoir.com/politique/quebec/374085/la-lente-et-difficile-ascension-du-logiciel-libre-dans-l-appareil-gouvernemental

FACIL lance une large consultation populaire pour faire progresser l'informatique libre dans le secteur de l'éducation !

Comment faire progresser l'informatique libre dans les écoles, colléges, CEGEP et universités ?
 
Tel est le défi que s'est lancé l'association FACIL, « FACIL, pour l'Appropriation Collective de l'Informatique Libre ». C'est évidement un défi incroyablement ambitieux et c'est surtout la méthode que j'aimerais souligner : et bien tout simplement en demandant aux personnes concernées ! En laissant la population s'exprimer sur la question et en permettant de construire ensemble de manière collaborative des propositions et des projets ! 
 
Vous êtes un militant de FACIL ? Un parent d'élève ? un professeur ? un recteur d'Université ? Un employé d'une commission scolaire ? Un élève passionné par l'informatique libre ? ou tout simplement un citoyen qui se sent concerné ? Vous avez compris que rien ne changera si nous ne nous en occupons pas nous-même. Je vous invite à vous rendre sur le site de FACIL et découvrir cette belle initiative.
 
Deux liens pour vous impliquer :
 
http://facil.qc.ca/fr/node/1010
http://dc.facil.qc.ca/node/284
 
et voici le courriel de Mathieu-Gauthier Pilote qui, chez FACIL, coordonne l'initiative : "Mathieu Gauthier-Pilote" <mathieu.g.p@republiquelibre.org>
 
J'espère à bientot !!! et faites circuler, nous avons besoin de vous!
 
 
 

Frais de scolarité : une moitié de la solution.

Je sais qu'il sera difficile de se faire entendre dans le brouhaha actuel entourant le débat sur la hausse des frais de scolarité au Québec.
 
Je sais que beaucoup penseront que ce que je vais avancer ici n'est pas essentiel et n'aborde que superficiellement le véritable débat de société qui fait rage chez nous. Peut-être.
 
Alors que le mouvement étudiant prenait son envol, j'ai été frappé par le fait qu'au même moment, le gouvernement du Québec prenait la décision de lancer un vaste plan de migration de l'ensemble des postes informatiques de l'État et des organismes de la santé et de l'éducation vers Windows 7.
Le coût du projet est évalué à 1,4 Milliard de dollars. Il concerne 738 000 postes de travail. 88 000 pour la fonction publique, 150 000 pour la santé, et près de 500 000 pour l'éducation.
 
Vous pourrez lire un des rares articles paru sur le sujet, il y a deux semaines : http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/politique-quebecoise/201203/29/01-4510778-un-milliard-pour-renouveler-les-postes-informatiques.php
 
Le coût pour le seul secteur de l'éducation est évalué à 904 millions de dollars.
 
Concernant la hausse des droits de scolarité, si l'on se réfère au document du Ministère du budget ( http://www.budget.finances.gouv.qc.ca/Budget/2011-2012/fr/documents/Education.pdf ), l'augmentation se faisant progressivement, vous pourrez constater qu'en 2012, on s'attend à 41 M$ de revenu supplémentaire , en 2013 90M$, en 2014 144M$, en 2015 193 M$, en 2016 231 M$ et en 2017 265M$.
 
Soit un total de 964 millions de dollars pour la période 2012-2017.
 
Première remarque : ces 904 millions de dollars de dépenses pour la migration Windows 7 n'apporteront, à peu de chose près, aucun gain de productivité pour le secteur de l'éducation. Comme beaucoup d'entre vous le savent, cette dépense est due au fait que le fournisseur, Microsoft, cesse le support de windows XP et impose donc à ses clients le passage à la nouvelle version de leur produit.
 
Deuxième remarque : l'ensemble de ces coûts sont récurrents. L'État n'achète pas ces logiciels. Il achète un droit d'utilisation. Il paye, dans le fond, une dîme, une rente à une multinationale, pour lui permettre d'utiliser des logiciels qui pourtant existent pour la plupart gratuitement sur Internet.
 
Troisième remarque : l'utilisation de logiciels libres et de Linux dans le cas particulier qui nous intéresse ici (les postes de travail) est parfaitement adapté au secteur de l'éducation. Il est non seulement adapté mais aussi hautement souhaitable pour l'avenir du Québec. Je ne m'étendrai pas sur ce dernir point pourtant essentiel.
 
Quatrième remarque : certes, une migration vers les logiciels libres entraînerait des coûts de migration. Ils sont difficiles à chiffrer et sont sans doute important bien que probablement moindre que les coûts de migration Windows 7 (chiffré pour le secteur de l'éducation à 607 M$). À dire vrai, l'honnêteté intellectuelle voudrait que les coûts de migration vers les logiciels libres ne soient pas pris en compte. En effet, à la différence du modèle privatif, ceux-ci ne sont pas récurrents. Ils sont de véritables investissements (et je passe les bénéfices secondaires, comme la création d'emplois locaux).
 
Mais, là encore, ne chipotons pas. Même en considérant des coûts de 450 millions de dollars pour la migration vers les logiciels libres, une politique déterminée d'utilisation des logiciels libres dans le réseau de l'éducation permettrait une économie d'au moins 450 millions de dollars sur la période 2012-2017 et couvrirait près de la moitié de la hausse des frais de scolarité au Québec.
 
J'ai le sentiment que si le gouvernement arrivait avec une proposition de diminution de 50% de la hausse des frais de scolarité sur la table, les conditions seraient réunies pour sortir de l'impasse politique dramatique ( et lourde de conséquences) dans laquelle nous nous trouvons.

Migration des postes de travail : lettre ouverte d'un fonctionnaire de Québec

Si vous êtes un fonctionnaire de la fonction publique québécoise concerné par les technologies de l'information, cette lettre ouverte vous est destinée. Je l'ai reçue dans ma boîte aux lettres ce matin. Signée "Employé de la fonction publique du Québec", il s'agit de quelqu'un qui manifestement connait bien le sujet. Je trouve cette lettre très pertinente.

Économie du logiciel libre et noeud borroméen

Je fais souvent référence dans mes interventions au nœud borroméen pour représenter la logique du modèle économique du logiciel libre. Mais comme il s'agit de présentations orales, je me suis aperçu qu'il n'y avait nulle trace écrite de cela. Pour les curieux, j'ai retrouvé une réponse que j'avais faite à Travaux Publics Canada à un appel d'informations que ce ministère avait lancé sur le logiciel libre en 2009. Ce document est toujours d'actualité et s'appuie précisément sur le nœud borroméen :

20090222-TPSCG-LL-1.pdf


Bonne lecture !

Logiciel libre, malaise dans la société québécoise

Je suis intervenu mardi dernier à l'Université Laval dans le cadre du cours du Pr Daniel Pascot intitulé "Logiciel libre et sociétés". Vous trouverez plus bas mon intervention.

Le texte au format pdf est disponible sur le site de l'Université ici

Bonsoir à tous,

J'ai choisi d'intituler mon propos de ce soir : « Logiciel libre, malaise dans la société québécoise ». Ce titre évoque bien sûr le célèbre ouvrage de Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation. Ce choix n'est pas un hasard, de même que ce n'est pas un hasard si un jour, ici même, j'ai présenté le modèle économique du logiciel libre comme se soutenant du nœud borroméen. Cet étrange objet topologique fait de trois ronds de ficelles, dont chacun, agencé de telle manière, bien qu'aucunement lié l'un à  l'autre, permet à l'ensemble de tenir, de faire nœud. Ce nœud borroméen, je l'avais emprunté à un autre psychanalyste, Jacques Lacan. Et si ce soir, pour introduire mon propos, j'évoque le discours de la psychanalyse, c'est que c'est celui qui, en premier, repérait que l'avancée du discours de la Science inaugurait de profonds bouleversements dans nos sociétés.

À la société structurée autour de la fonction de l'exception paternelle, représentée dans nos sociétés par la cellule familiale classique ordonnée par le père, puis le maître d'école, le professeur d'Université, le leader politique et bien d'autres images... le discours de la science impose un ordre nouveau, fait d'experts, fait de managements et de managers, fait d'études statistiques et d'évaluations. Le citoyen et le collectif se retrouvent ainsi, peu à peu, démunis, déboussolés, désorientés devant l'avènement de ce discours qui réduit chaque jour un peu plus notre espace de liberté et qui, chaque jour, nous enferme dans une solitude que la saturation par de nouveaux objets de consommation ne fait qu'exacerber. Le malaise se repère dans tous les champs : la distribution massive et en constante augmentation du Ritalin dans nos écoles est un très bon exemple de cette substitution : le garant symbolique de l'institution n'est plus le maître d'école, mais la molécule chimique. L'éclatement de la cellule familiale classique est un autre bon exemple. Cette évolution mine maintenant l'ordre politique et les institutions publiques et même la souveraineté des états. Ainsi, j'entendais Line Beauchamp, notre ministre de l'éducation, il y a quelques jours à la télévision, déclarer : « Nous ferons ce que les experts nous diront. ». L'éducation, l'économie, la justice, la santé ne sont plus des questions politiques, ce sont des questions d'experts, des questions d'études et d'évaluations, des questions de management.

Le citoyen, représenté par ces institutions démocratiques, n'a plus grand chose à dire. Alors à quoi bon aller voter, à quoi bon s'impliquer, à quoi bon même avoir des institutions ? Où se trouve notre espace collectif et même individuel ? L'éthique... républicaine, si je puis dire, ne fait plus le poids face au discours purement comptable de l'expert et du gestionnaire. Les valeurs s'inclinent devant l'efficace qui rend tous les arrangements possibles.

Et c'est comme cela que j'ai entendu, si vous me permettez cette allusion à l'actualité québécoise récente, c'est dans ce sens que j'ai interprété cette formule de M. Duchesneau, directeur de l'unité anti-collusion, lorsqu'il écrit : « Les choses sont beaucoup plus graves qu'on ne le croit ». Les politiques et l'État, peu à peu, sans même qu'ils s'en soient rendus compte, se sont mis au service de ce nouveau maître. La carrière politique se résume à une question de marketing.

Cette situation, même si je fais allusion à la situation québécoise, est en fait, vous le savez, générale et touche la plupart des pays dans le monde, particulièrement les pays occidentaux. Il s'agit d'une crise mondiale que tous les pays, chacun avec leurs particularités, traversent. De nombreux intellectuels y réfléchissent depuis longtemps et j'en profite pour vous donner la référence de deux articles récents que j'ai trouvé, pour ma part, éclairants.

Le premier, qui est en fait un entretien, dans le journal le Monde, de Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, est intitulé : « L'histoire moderne de l'homme politique est finie ». En passant, je conseille vivement la lecture de ce texte à celles et ceux qui s'interrogent sur la notion de souveraineté. Bertrand Badie, qui est interrogé sur la crise financière européenne, voit bien que derrière ces problématiques comptables se cachent des forces et des questions beaucoup plus profondes. Il identifie assez finement les enjeux et les graves défis pour nos sociétés liés aux avancées technologiques et scientifiques.

Le deuxième est intitulé : « L'intellectuel public, l'éthique républicaine et la fracture de l'ethos de la science » d'Ivan Domingues, professeur de philosophie au Brésil, qui nous propose une mise en perspective historique passionnante et qui isole parfaitement le rôle du discours de la science dans les ruptures et les crises des sociétés démocratiques contemporaines.

Tous deux esquissent, chacun de leur place, des pistes de solutions. Ils soulignent cependant tous deux que la réappropriation collective, et donc politique, des questions scientifiques et technologiques est nécessaire pour envisager ce monde qui sera post-moderne mais qui ne doit pas devenir post-démocratique.

C'est précisément à cette place qu'émerge la question du logiciel libre en tant que question politique.

Le décor étant maintenant planté, je vais essayer d'aller un peu plus loin et tenter de préciser cette place et son importance.

Pourquoi, dans le contexte que je viens d'évoquer, la question du logiciel libre est-elle si importante ? Pourquoi, de toutes les questions scientifiques et technologiques dont nous nous devons de nous réapproprier collectivement les enjeux, le logiciel libre tient-il une place particulière ?

Le premier élément de réponse nous a été donné par Lawrence Lessig dans son célèbre et génial texte intitulé « Code is law », « le code est la loi » en français. Ce texte, puisque vous suivez le cours de Daniel Pascot, vous devez le connaître sur le bout des doigts et je ne vais donc pas m'y étendre. Vous connaissez son argument déterminant : une part toujours croissante de nos interactions sociales, nos échanges économiques, culturelles, nos créations artistiques, est maintenant régulée par des logiciels. Un vaste champ de notre activité est donc dépendant de ces algorithmes qui façonnent en délimitant le champ des possibles, l'espace de nos libertés. Le code agit donc dans le cyberespace comme la loi. La question de savoir qui maîtrise le code est centrale pour l'avenir de nos sociétés démocratiques.

Je voudrais souligner pour ma part, que les nouvelles technologies de l'information sont à l'origine de l'extraordinaire accélération des progrès dans tous les domaines de la science : physique, chimie, astrophysique, biologique, médical, météorologique, etc. C'est aussi le cas dans les sciences humaines où la capacité de traiter en masse les informations ont permis des avancées spectaculaires : économie, géographie, éducation, psychologie.

L'avènement du code est donc au cœur de, à l'origine de, donne sa force à, tous ces mouvements tectoniques que nos sociétés vivent.

C'est ce qui donne, me semble-t-il, à la question de l'appropriation collective de l'informatique libre une place à part dans ce nouveau combat dans la société post-moderne.

Et même, je crois que nous pouvons dire que non seulement, ce combat est important mais qu'il est essentiel et déterminant pour l'avenir de nos sociétés démocratiques.

Cela passera-t-il par l'État ?

Pour revenir au texte de Lessig, vous noterez l'ambiguïté de la réponse de l'auteur à cette question. À la fois il appelle à une ré-implication de l'État tout en constatant la faillite contemporaine des démocraties.

Cette contradiction interne se révèle parfaitement et d'une manière vraiment exemplaire dans l'adoption de la loi Hadopi en France.

Mais avant d'aller plus loin, nous devons nous poser une autre question. Est-ce que le logiciel libre porte en soi les valeurs, les idéaux qui en fera une réponse juste et suffisante à ce que nous recherchons ?

Nombres des militants de la cause du libre soulignent les valeurs intrinsèques du logiciel libre : liberté, partage, collaboration, transparence et méritocratie seraient des valeurs suffisantes, fortes et significatives pour balayer toute interrogation.

Je voudrais vous mettre en garde contre cette vision naïve. En tant qu'entrepreneur, ce que je constate d'abord, c'est que si le logiciel libre connaît un essor fulgurant dans les entreprises, c'est qu'avant tout il est pour les organisations d'une efficacité redoutable.

Je dirais même, avec un brin de provocation, que le logiciel libre est sans doute ce que le capitalisme moderne a inventé de plus efficace.

C'est cela avant tout qui explique son succès et bien plus que ses valeurs. Valeurs que je ne conteste pas, mais qui ont des effets limités tout de même. L'hégémonie fulgurante et sans précédent d'une compagnie comme Google est un indicateur qu'il ne faut pas négliger. Celle de Facebook et d'autres réseaux sont là aussi pour nous interroger sur la nature émancipatrice du logiciel libre en soi.

Je remarque qu'il porte en lui-même un ordre ségrégatif, entre ceux qui maîtrisent la technologie et ceux qui en sont exclus, encore plus brutal et excluant, qu'auparavant.

Dans l'économie du libre, la dépendance entre le fournisseur et son client, certes, change de nature, mais reste peut-être plus forte et plus pernicieuse encore. Enfin pour finir, je soulignerai que la méritocratie, valeur centrale du libre, se résume à la loi du plus fort ou du plus malin et ne saurait constituer une valeur structurante dans la société post-moderne qui a davantage besoin, me semble-t-il, de réinventer les liens de solidarité.

En fait, pour conclure, le logiciel libre apparaît comme un véritable et nouvel espace de liberté. Soit il renforcera la dérive actuelle scientiste et managériale au détriment de la démocratie. Soit il pourra être l'outil puissant de réinvention de celle-ci. Cela ne pourra se faire en limitant le logiciel libre à sa dimension technologique ou d'efficace économique ; mais en associant, en rassemblant les divers groupes sociaux qui doivent en devenir les acteurs : économie sociale, utilisateurs, développeurs solitaires ou communautés de développeurs, entreprises productrices de services ou entreprises utilisatrices, etc.

C'est en maintenant la question du logiciel libre dans l'espace public que nous pourrons faire de cette formidable hypothèse que Richard Stallman a proposée au monde, un levier de notre émancipation et un outil pour bâtir un monde plus juste, plus libre et plus prospère et relever les défis prodigieux de notre époque.

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